CES FEMMES QUE L’ON N’OUBLIE JAMAIS……

Ce ne sont pas forcément ni exclusivement celles avec lesquelles nous aurons vécu ou celles qui nous auront accordé un peu ou beaucoup d’elles mêmes…..

Il arrive que ce soit celles qui vous ont seulement souri à un moment donné ou croisé d’une façon inattendue…

Pour ma part, le souvenir de l’une des femmes qui m’aura la plus marqué au point que je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager ce souvenir se rattache à une seule conversation que j’ai eu en 1970 au bar du Caveau de la République à Paris avec une dame qui avait 75 ans tandis que je n’arborai pour ma part qu’un début de trentaine encore triomphante…..

Moi, je n’étais alors à cette époque qu’un jeune chansonnier fréquentant les lieux pour y exercer mon métier….Elle c’était Mary Marquet actrice prestigieuse et ancienne Sociétaire de la Comédie Française,  qui avait été engagée pour venir évoquer en ce lieu ses souvenirs de Théâtre…..

Mary Marquet était née en 1895 et avait été en son temps une comédienne mais aussi une actrice de cinéma dont on dirait aujourd’hui qu’elle était plutôt « sexy »….Jugez plutôt:

Elle aura tourné jusqu’en 1976 et le visage qu’elle nous a laissé était bien évidemment bien différent…..Peut être vous souviendrez vous de l’avoir vu plus récemment dans des films où elle incarnait en général des dames de son âge  plutôt toniques par ailleurs !….

C’est donc cette dame qui un dimanche après midi alors que nous devisions ensemble se mit en cas de me raconter comment en 1915, alors qu’elle avait 20 ans elle tomba dans les bras d’Edmond Rostand et comment elle fût amenée à lui céder sa virginité…..

Et tout cela était raconté avec malice, sans aucune trace de vulgarité et avec encore beaucoup de tendresse pour l’homme dont elle fût d’ailleurs le dernier amour…..

Je vivais ce moment comme un instant de grâce….Comment ?….Moi, que rien ne prédisposait à cela, j’étais en situation d’écouter Madame Mary Marquet me parler avec une joie où l’on devinait encore tant de nostalgie de son éveil à l’amour dans les bras d’Edmond Rostand …..L’auteur de Cyrano et de l’Aiglon qui avait toujours été pour moi, et depuis mon plus jeune âge l’un des personnages que j’avais le plus admiré!…..Il me semblait même que cette rencontre sonnait dans mon existence comme l’heure d’un rendez vous que j’avais contracté je ne sais quand, je ne sais où  pour me rapprocher de l’un de mes héros favoris…..Comme si cela était écrit depuis longtemps et que le moment était venu…

En tous cas, je goûtais ces instants comme un moment privilégié…..Mary Marquet….Edmond Rostand …..Comme si c’était hier !…Nous étions alors aux trois quarts passés du XX° siècle et grâce à cette dame je me retrouvais avec un pied dans le milieu du XIX°….Vous rendez vous compte, Edmond Rostand naissait en 1868 alors que Victor Hugo vivait encore….Et quelles confidences intimes je recevais comme si l’espace d’une soirée j’avais été invité par Mary Marquet dans le monde des Grands Romantiques……

C’est qu’en effet en 1915 Edmond Rostand s’était séparée de sa première épouse, la poétesse Rosemonde Gérard dont il avait eu deux enfants parmi lesquels l’un des plus grands savants biologistes du XX° siècle: Jean Rostand, qu’il m’était arrivé de rencontrer dans les rues de Ville d’Avray en tant que son (très) jeune voisin de l’époque….

Et tout ce film était en train de défiler dans le long monologue de Mary Marquet dont je ne perdais pas un mot….

Bien des années plus tard je suis revenu visiter la maison de Rostand à Cambo les Bains : Arnaga,  que le poète avait fait construire avec les droits d’auteur de Cyrano de Bergerac….Etrange mélange d’une construction typiquement dans le style des maisons basques :

avec des jardins classiques à la Française et où l’on retrouve des lieux évoquant le cadre de ses pièces….La « Gloriette » de l’Aiglon, des évocations du Château de  Schönbrunn, et même le balcon de Cyrano !…..

Tout cela de prime abord peut apparaître disparate, mais c’est la richesse du passé qu’il évoque et toutes les références propres à celui qui a inspiré ces lieux qui finit par lui donner une sorte d’unité et de cohésion….

C’est qu’en effet Edmond Rostand était astreint à vivre dans le climat des Pyrénées pour des raisons de santé, et en raison de problèmes pulmonaires …..En 1915, Mary Marquet vint vivre à ses côtés jusqu’en 1918….. C’est à ce moment, et à l’encontre des conseils de son médecin, que Edmond Rostand décida de venir à Paris pour participer aux Cérémonies de Novembre destinées à marquer l’Armistice…..

Mary Marquet me raconta que la veille de son départ pour Paris et lors d’une promenade dans son parc, un oiseau mort vint s’abattre aux pieds de Rostand…..Mauvais présage ou signe du Destin ?…..Lors de son séjour il contracta un mal ….dût être hospitalisé et mourut le 2 Décembre 1918……Le jour anniversaire d’Austerlitz et du Sacre !….Il n’y a jamais de hasard!

Madame Mary Marquet me racontait tout cela et je recevais ses paroles comme quelque chose de rare et de presque miraculeux…..J’éprouvais en tous cas le sentiment de vivre un moment unique……Je comprenais bien aussi qu’Edmond Rostand était resté son unique Amour…..

Par la suite elle aura été mariée deux fois: à Maurice Escande Sociétaire de la Comédie Française et à l’acteur Victor Francen…..Si l’on y rajoute ses liaisons officielles avec  André Tardieu le Président du Conseil, l’Acteur Firmin Gémier dont elle eut un fils, et même le danseur Serge Lifar…..Il était facile au travers de ces paroles de deviner derrière ses mots que c’était Edmond Rostand qui restait son grand et peut être son unique Amour….

Mais pourquoi donc me racontait elle tout cela….A moi qu’elle ne connaissait pas dix minutes auparavant ?……Peut être, en tous cas je me plais à le croire parce qu’elle avait  pressenti  que je ne l’oublierai pas et que je vous en reparlerai encore plus de 40 ans plus tard…..Encore une coquetterie de comédienne sans doute, et qui savait bien que l’on est jamais tout à fait mort tant que l’on parle encore de vous…..Alors au risque même qu’elle m’entende encore qu’elle sache à quel point j’ai  de la joie à la faire revivre ce soir….

Mary Marquet était devenue très seule sur la fin de sa vie: son unique fils  avait été arrêté en 1943 pour faits de résistance, puis déporté à Buchenwald où il  mourut d’une septicémie foudroyante….

Tout cela, elle me le raconta en une heure de temps, elle me fit un grand sourire, m’embrassa plutôt filialement et nous ne nous revîmes jamais…..

Reste le dernier acte de la vie de Mary Marquet….Celui qu’elle même n’aura jamais connu et qu’ elle n’aura jamais pu raconter à personne…..

Lorsqu’elle mourut le 29 Août 1979 dans son appartement parisien à 84 ans, plus personne n’étant là pour la veiller, elle resta seule gisante sur son lit……Dans la nuit, des cambrioleurs rentrèrent chez elle en fracturant la porte et s’emparèrent de tous ces biens les plus précieux, et notamment de ses bijoux y compris de ceux qu’elle portait sur elle !….

C’est ignoble, et Dieu merci elle ne l’aura jamais su….Et pour cause!……C’est aussi bien ainsi !…..

Elle repose aujourd’hui au Cimetière de Montmartre et pour que la boucle se referme sur le destin cette femme à laquelle il semble bien que son plus grand Amour Edmond Rostand avait insufflé le souffle romanesque qui avait inspiré son oeuvre toute entière….Ajoutons que le jour de ses obsèques, on notait la présence d’une de ses amies plutôt inattendue dans le contexte puisqu’il s’agissait de la Princesse Grace de Monaco, dont on nul n’avait jamais su qu’elle la connaissait……

Et quand je réalise que cette Femme m’aura consacré une seule heure de sa vie, pour me raconter tout cela et m’offrir un tel voyage à la rencontre de son  époque et de tels personnages…..Je mesure alors la chance que j’ai eu ainsi que le moment extraordinaire que j’ai vécu!

Alors pourquoi Moi ?….Me suis je toujours demandé……

Peut être pour que ce soir, et juste le temps  de prendre un peu d’air frais, je ne vous ai pas parlé  de politique ?

Alors même si mes souvenirs de « vieux  » ne vous ont pas intéressé …..Ca aura au moins servi à ça !…..Et puis pour ce qui me concerne, et très paradoxalement, ça m’aura quand même rajeuni !…

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Orléanais
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3 commentaires pour CES FEMMES QUE L’ON N’OUBLIE JAMAIS……

  1. Fansolo dit :

    Merci Jean-Paul pour ce très beau texte qui pour le coup, moi aussi, « Morat-Marquet ».
    Amitiés.

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  2. Miguel dit :

    C’est malin !

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  3. Josette Grand dit :

    de lien en lien, je me retrouve sur cette page écrite il y a presque 7 ans. Je j’ai lue avec intérêt et ravissement, oubliant le monde qui m’entoure pendant quelques instants. Merci.

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